A l'époque, je lisais des "petits formats" en cachette et pour rien au monde je n'aurais raté un numéro de "Visco".
Plongés dans leur Tintin ou leur journal de Spirou polychromes, mes copains me regardaient de haut, mais rien n'y
faisait, les idiots sympathiques et les histoires délirantes dessinées en noir et blanc par Pilopo me faisaient plus
vibrer que les "Oncle Paul" ou les "gaulois romains" de Jacques Martin.
J'avais onze ans lorsque le miracle se produisit: A Saint-Malo, en Ille-et-Vilaine, où je passais des vacances en
famille. La météo était bloquée sur beau temps fixe, je ne connaissais personne de mon âge et pour couronner le
tout, j'avais perdu, dès le premier jour, le modeste argent de poche dont je disposais pour le séjour.
J'usais donc mon temps et mes espadrilles à arpenter les rues pavées de la cité malouine, à observer touristes et
locaux, et, bien entendu, à tenter de deviner leur VERITABLE identité. Ce boutiquier maigre et vouté abritait
probablement l'esprit d'un démon du troisième cercle...quant à ce nourrisson, tapi dans son landau, il portait sur
la tempe droite la marque de la planète Xio, autant dire qu'il planquait sous ses draps une paire de bras supplé-
mentaires...
Un matin, à la faveur d'un vagabondage, alors que je longeais la terrasse d'un café, un barbu à la limite de l'obésité
attira mon attention: son corps penché en avant était secoué de soubresauts. Je crus sur l'instant qu'il était malade
mais en m' approchant je fus rassuré sur son sort: le gros monsieur riait ! il riait d'un rire sourd en griffonnant sur
un carnet. L'homme sentit ma présence et se retourna, dégageant par la même occasion sa main du bloc de papier.
Je ne peux pas le jurer, mais j'ai du pousser un cri quand j'ai aperçu un dessin,un vrai dessin fait à la main, de mon
personnage préféré!..J'étais face à Pilopo,un dieu descendu parmi les hommes, le dessinateur de Visco, et il souriait
devant mon air ahuri. Il m'a prié de m'asseoir, m'a offert une consommation et parlé pendant une bonne demie-
heure...Son français était remarquablement et totalement incompréhensible et je ne parlais, bien sûr, pas un mot
d'italien, mais jamais je n'ai autant appris que ce jour là et je tenais aujourd'hui à l'en remercier. La rencontre s'est
achevée par l'intervention d'une très jolie femme qui lui a doucement tapoté l'épaule et murmuré quelques mots en
italien. Pilopo a hoché la tête, puis il a arraché une feuille de son carnet et y a écrit quelques mots avant de me la
tendre. Nous nous sommes alors serrés la main et j'ai regardé le couple s'éloigner vers une voiture dont le toit était
encombré de valises.
Au mois de mai de l'année suivante "Visco" cessa brusquement de paraître, après 123 numéros. Le temps des petits
formats était révolu et plus jamais je n'ai retrouvé la signature de Pilopo...Il usait d'un pseudonyme, bien sûr, et
il me plaît à penser que quelque part, sous un autre nom, dans un autre pays ou dans une autre galaxie, un vieil
Italien obèse continue de pouffer de rire en dessinant les aventures encore plus extravagantes de personnages
idiots et sympathiques...